samedi 4 avril 2009

La Malaisie, du 15 au 25 mars, par Ju

A mesure que nous sommes descendus dans le sud de la Thaïlande, nous avons vu les mosquées prendre progressivement la place des temples bouddhistes. La transition d’une société à majorité bouddhiste à une société à majorité musulmane s’est faite assez progressivement, et à notre arrivée en Malaisie, où l’Islam est religion d’Etat et où la majorité de la population est musulmane, nous n’avons pas observé de véritable rupture culturelle par rapport au sud de la Thaïlande (zone que nous n’avons fait que traverser : en raison du conflit entre musulmans et bouddhistes, elle est fortement déconseillée aux touristes, 3000 morts depuis 2004).

La société malaisienne est particulièrement complexe et intéressante : plusieurs communautés vivent ensemble depuis plusieurs siècles (indiens, chinois, malais) sans qu’un réel métissage n’ait eu lieu, chaque communauté ayant gardé sa langue, ses croyances religieuses et ses traditions. Chaque ville présente ainsi un quartier chinois et un quartier indien bien séparés, ainsi qu’une juxtaposition étonnante de mosquées, temples bouddhistes et temples hindous. Dans les villes ayant "accueillis" des colons portugais, néerlandais ou britanniques, il faut rajouter les églises et les anciens bâtiments coloniaux à ce paysage. Si les gens ne semblent pas particulièrement enclins au métissage, l’architecture et la cuisine ont elles largement bénéficiées de l’association de ces différentes influences culturelles : certains minarets ont la forme de pagodes bouddhistes, de nombreuses maisons chinoises présentent des colonnes corinthiennes caractéristiques de l’architecture coloniale et la cuisine est un savant mélange de différentes saveurs, indiennes, chinoises, thaïlandaises. Mais ce qui aura marqué notre voyage en Malaisie, ce n’est ni la cuisine malaisienne, ni l’architecture, ni la gentillesse des gens…

Ceux qui ont déjà regardé la chaine TV américaine Discovery Channel sont certainement tombés au moins une fois sur l’un des programmes phares de la chaine, celui retraçant des drames survenus au cours de randonnées ou de balades en "milieu hostile" (les protagonistes racontent leurs mésaventures, mésaventures qui sont illustrées par des reconstitutions d’un incroyable réalisme). Dans la série, il y a par exemple “Lost in the jungle”, “Lost in the storm”, “Lost in the Himalaya”… Souvent il s’agit d’une poignée d’abrutis qui partent faire une randonnée en tong et en short, sans carte, sans boussole, sans eau, sans nourriture, et qui décident de suivre la trace d’un mulot dans la forêt et finissent par se perdre ou se blesser. Mais ce genre de mésaventure peut aussi arriver à des gens très bien et bien organisés… comme nous ! On vous a déjà raconté l’épisode " Lost in the airport " à Bangkok, épisode qui s’était bien terminé puisque nous avions retrouvé mes parents sains et saufs. Cette fois-ci je vais vous narrer 2 épisodes bien plus dramatiques (mais au dénouement heureux) qui ont marqué notre séjour en Malaisie : "Lost in the ocean" et "Lost in the jungle".

Le premier est survenu le lendemain de notre arrivée en Malaisie. Pour rejoindre les îles Perhentian, un petit coin de paradis sur la côte est de la Malaisie, nous devons prendre un petit bateau rapide (une frêle esquif dirait Nat), qui est sensé réaliser la traversée en 1h. Mais à cette période de l’année, le temps est très instable et les traversées sont souvent annulées en raison du mauvais temps. Et justement, le matin de notre départ il pleut des cordes et le ciel est sombre. Quoiqu’il en soit, la traversée est maintenue et nous embarquons. Mais au bout de quelques minutes, le temps se gâte sérieusement, le vent se lève, la houle grossit, des pluies torrentielles s’abattent sur nous et la visibilité chute sévèrement : on ne voit pas plus loin qu’une dizaine de mètres. Le regard inquiet du pilote trahit son angoisse et les " tout va bien, les îles ne sont pas loin " ne rassurent pas vraiment certains éléments fragiles de notre équipe (suivez mon regard). Notre pilote, qui navigue à vue, semble désorienté et ne cesse de changer de cap. Puis soudain, une éclaircie : les îles sont là, à notre droite, à quelques centaines de mètres seulement ! Après cette traversée un peu difficile pour certains (on vous laisse deviner sur les photos ceux qui ont cru ne jamais s’en sortir et ceux qui se sont plutôt amusés), nous voilà sur la plus petite des îles Perhentian. Nous y restons 3 jours : 2 jours de pluies intenses et 1 jour de grand soleil qui nous permet de faire une série de plongées masques/tubas exceptionnelles : requins à pointe noire, tortues, barracudas, poissons clowns, coraux, anémones… Après ces quelques jours passés les orteils dans le sable, nous rejoignons le parc national du Taman Negara au centre de la Malaisie, théâtre d’un nouvel épisode dramatique.

Iles Perhentian


Le parc national du Taman Negara est composé de jungles épaisses. Il s’agit d’une des forêts les plus anciennes de la planète. La biodiversité, comme dirait Mr Rhône Poulenc, y est exceptionnelle. Le jour, la forêt se laisse à peine découvrir : à la fois immense et exigüe, on y entend beaucoup mais on y voit peu. Mais la nuit, c’est une toute autre histoire : la forêt sort de sa léthargie diurne et se transforme en un environnement hostile où proies et prédateurs luttent pour leur survie. Il n’y a alors plus vraiment de place pour nous.

Après une très longue journée de transport pour gagner le Taman Negara depuis les lointaines îles Perhentian, nous découvrons le parc national au coucher du soleil. La lumière faiblissante, les bruits uniques et inquiétants de la forêt, l’ambiance de bout du monde qui règne sur les bords de la rivière où se trouve notre auberge, nous mettent immédiatement dans l’ambiance. Les îles paradisiaques sont bien loin et les énormes papillons et criquets qui nous rendent visite dans notre chambre sont les ambassadeurs d’une nature encore vierge où nos références sont d’ors-et-déjà dépassées.

Le lendemain, prudents mais très excités, nous nous greffons à un tour organisé pour découvrir la jungle avec un guide local : il s’agit d’une petite excursion de quelques heures avec un passage intéressant sur des ponts suspendus (40 m de haut) au niveau de la canopée. Après cette introduction, nous sommes rassurés : les chemins sont bien balisés et les conditions climatiques sont supportables. C’est décidé, nous allons faire une rando dans la jungle, seuls. Suivant les conseils de plusieurs guides et de l’office du parc national, notre plan consiste d’abord à prendre une pirogue pour remonter la rivière sur une dizaine de km, puis à rejoindre une hutte à 1h de marche pour passer la nuit au milieu de la jungle et enfin à rejoindre l’entrée du parc à pied le lendemain (environ 13 km dans la jungle). Nous partons le jour même et arrivons comme prévu à la hutte en fin d’après-midi. Cette hutte a été construite au niveau d’une petite clairière où se trouve un point d’eau et elle est connue pour être un excellent point d’observation de la faune nocturne. A notre arrivée, nous découvrons que nous ne sommes pas seuls : 2 jeunes anglais viennent d’arriver, mais eux sont venus à pied par la jungle. Leur niveau d’équipement fait froid dans le dos: shorts, débardeurs, tennis ! Du coup, leurs pieds sont couverts de sangsues… mais ils ont fait encore plus fort: ils n’ont emporté de l’eau que pour 1 journée et pensait faire bouillir de l’eau de la rivière avec un camping gaz pour le lendemain. Mais au moment de visser leur brûleur sur la bonbonne de gaz, pschitt, une mauvaise manipulation et le précieux gaz s’évanouit dans la nature ! Il va falloir suivre Discovery Channel dans les prochains mois, ce sont de sérieux candidats pour le programme en question ! Nous leur proposons de l’eau et leur conseillons de rentrer le lendemain matin avec une pirogue, mais que nenni, ils veulent jouer à Indiana Jones et préfèrent faire du feu pour faire bouillir l’eau… Malheureusement, ils ne sont pas très doués : il leur faut pratiquement 3h pour allumer un misérable feu (le bois étant évidemment mouillé) qui ne leur permet pas de faire suffisamment bouillir leur eau. Pendant ce temps nous sommes tous les 4 au poste d’observation, au sommet de la hutte. Et là incroyable ! Papa et moi voyons furtivement une panthère noire, à quelques dizaines de mètres de la hutte, et donc de nos 2 aventuriers restés en bas ! Nous passons la nuit aux aguets, nous levant toutes les demies heures pour inspecter la clairière avec nos lampes. Nous voyons ainsi un énorme porc-épic et un blaireau : c’est beaucoup moins exotique qu’une panthère mais tout aussi excitant quand c’est au milieu de la nuit. On assiste également au spectacle sublime des lucioles volant d’arbre en arbre telles des étoiles filantes. Nous passons également la nuit à nous bagarrer avec des rats (au demeurant bien plus mignons que nos rats des villes) qui tentent de nous subtiliser notre nourriture, n’hésitant pas à passer sur les lits sur lesquels nous dormons !

Le lendemain, nous partons à l’aube. Nous avons à peine 13 km à faire, soit 2 ou 3 h de marche dans des conditions normales, et environ 6h selon les guides locaux. Prudent nous préférons avoir toute la journée devant nous. Lorsque nous quittons la hutte, nos apprentis Indiana Jones dorment encore… Mais marcher dans la jungle est beaucoup plus épuisant qu’une rando dans les Pyrénées ! Surtout pour ceux qui ont tendance à faire une fixation sur les bébêtes invisibles qui nous entourent et font les frais de tous les facteurs anxiogènes de la jungle : bruits inconnus, boue, chaleur, humidité, végétation épaisse, sangsues, passage de rivières à guet, chemin accidenté, absence de repère visuel et sentiment d’oppression (on ne voit jamais le ciel, impossible de reposer son regard vers l’horizon)… Rajoutons à cela la déshydratation et le manque de sommeil (entre les attaques des rats et les quarts pour observer les animaux, nous n’avons pas beaucoup dormi) et un chef d’équipe qui a une tendance naturelle à pousser ses équipiers jusqu’à leurs limites, et toutes les conditions sont réunies pour faire un épisode de "Lost in the jungle" de Discovery Channel. Pour la faire courte, disons qu’arrivés presque à mi-chemin, maman a fait un malaise, et, sans rentrer dans les détails, notre situation est devenue très délicate. Il nous a fallu choisir entre continuer vers l’inconnu ou faire demi tour avec l’assurance de trouver un point pour dormir mais sans savoir si nous pourrions trouver une pirogue pour nous ramener… Nous avons opté pour la 2ème solution. Le retour est épique, à tel point que nous avons tous un trou de plus de 5h dans nos photos ou nos films : rien, aucune trace de ce que nous avons vécu, nos priorités n’étant alors plus vraiment le photojournalisme ! Nous parvenons enfin à l’embarcadère après plus de 8h de marche non stop. Il est un peu plus de 16h et pas la moindre pirogue en vue. Nos ennuis ne sont donc pas terminés. En l’espace de 1h, une dizaine de pirogues passent devant nous, et malgré nos signes de détresse (Nat est pourtant particulièrement douée pour exprimer la détresse, je peux vous l’assurer ; et merci la famille Carini pour le sifflet, ça nous a bien servi ce jour là), aucun ne daigne s’arrêter, pensant certainement avoir à faire à des idiots de touristes qui ne se sont pas préoccupés de leur moyen de retour à la fin de leur randonnée. Finalement une pirogue finit par s’arrêter et accepte de nous ramener, l’état de santé de maman n’ayant malgré tout pas été suffisant pour éviter une discussion indécente sur le prix à payer.

Taman Negara

Après cette expérience un peu délicate et un rapide passage à l’hôpital (le diagnostic final est la déshydratation), nous décidons de poser nos bagages à Kuala Lumpur pendant quelques jours et d’adopter un rythme moins intense (enfin dirons certains…). Nous trouvons une auberge sympathique dans le très animé quartier chinois. Heureusement elle se trouve un peu à l’écart des rues commerçantes les plus bruyantes. Ce havre de paix nous permet justement d’apprécier Kuala Lumpur, dont certains quartiers présentent une agitation incessante parfois épuisante. La ville est vraiment très intéressante : c’est l’endroit que nous avons visité où les différences culturelles entre les différentes communautés sont les plus marquées, sans qu’il y ait réellement de clivage entre elles : les femmes voilées croisent les femmes en sari, les grattes ciels ultra modernes se glissent entre les mosquées, les temples chinois, les maisons portugaises et les bâtiments de l’administration coloniale britannique. De plus, plusieurs bâtiments d’architecture islamique nous ont particulièrement impressionnés, sans parler des sublimes tours jumelles Petronas. C’est également la dernière étape du voyage de mes parents.

Kuala Lumpur

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